Un bel exercice d’hypocrisie générale. Voilà ce qu’est, purement et simplement, la proposition de loi relative à la lutte contre le système prostitutionnel sur laquelle l'Assemblée nationale va se prononcer aujourd'hui.

Hypocrisie de forme, puisque ce texte qui nous est présenté comme une avancée majeure a suivi un parcours pour le moins atypique. Alors qu’il aurait dû, en toute logique, être étudié par la commission des Affaires sociales, il a bénéficié de la création d’une commission spéciale. Pas étonnant, en réalité, car la présidente de la commission des affaires sociales était elle-même peu favorable à cette proposition de loi. Pas de débat en commission, donc, et pas de débat non plus en séance : programmée un vendredi, la discussion a eu lieu en l’absence de la plupart des députés, déjà rentrés dans leur circonscription. Et voilà comment un sujet important est traité en catimini.

 Mais hypocrisie de fond, surtout. Alors qu’elle se présente comme un moyen de lutter contre le « système » prostitutionnel, cette proposition de loi vise en réalité à éradiquer la prostitution. Son postulat de base : toutes les prostituées (au féminin bien sûr, la prostitution masculine n’étant jamais réellement prise en compte) seraient des victimes. Pourtant, bien qu’aucune étude statistique précise n’existe en France, celles effectuées à l’étranger révèlent une réalité bien différente : ainsi, en 2010, une étude réalisée par la police britannique a montré que seuls 7,8% des prostitués de Grande-Bretagne travaillaient sous la contrainte.

Bien sûr, il ne s’agit pas de nier l’existence des réseaux, car ils existent et doivent être combattus. La lutte contre le proxénétisme, la traite humaine, les violences faites aux femmes (prostituées ou non d’ailleurs) doivent bénéficier d’un soutien public volontariste.

Mais ce n’est pas ce qu’apportera cette loi.

Au contraire, en interdisant totalement la prostitution – et c’est bien l’objectif sous tendu par ce texte –  au motif de vouloir protéger les prostituées, on ne la fera pas disparaître : on la rendra simplement moins visible. La clandestinité sera renforcée et avec elle, les réseaux qu’on devrait combattre. Les prostituées seront toujours là, mais plus isolées, plus vulnérables. Une loi pragmatique aurait cherché à leur donner les moyens d’exercer leur activité en préservant leur sécurité, leur santé et leur dignité.

Cela nécessiterait, et c’est là l’essence même de la réflexion à mener, de porter sur elles un regard différent, dépourvu des œillères de la bien-pensance moralisatrice. Et de considérer que la prostitution peut être une activité professionnelle assumée, et non forcément subie. Rien qui justifie une condamnation de la prostituée ou du client, mais un simple échange contractuel entre adultes consentants, où aucune des parties ne porte préjudice à l’autre.

On pourrait, alors, envisager de donner à celles qui l’exercent volontairement la possibilité de le faire dans des conditions acceptables. Bien des professions ne sont pas vues comme valorisantes. Les interdit-on pour autant ? Quand le travail est pénible et/ou dangereux,  on l’encadre, on ne le supprime pas. Cela n’empêcherait nullement de soutenir et d’accompagner celles qui voudraient passer à autre chose.

Mais tous les dispositifs d’aide resteront inefficaces tant que le regard porté sur cette profession sera celui de la pitié condescendante et non celui du respect. Qui sommes-nous, simples responsables politiques, pour décider en lieu et place de nos concitoyens ce qui est bien pour eux, ce qu’ils veulent et ce qu’ils valent ? Qui sommes-nous pour décider que l’expression de leur propre liberté est dangereuse pour eux ? Qui sommes-nous pour leur imposer une protection contre eux-mêmes ?  N’est-ce pas là la négation même de la démocratie ?

 

Jean-Louis Costes
Député de Lot-et-Garonne