Ruralité assez dhypocrisieLa colère des agriculteurs étranglés par les normes et les charges, la grogne des maires des plus petites communes du pays lors des débats concernant la loi NOTRe (Nouvelle Organisation du Territoire de la République) ont, une nouvelle fois, rappelé au monde politique l'existence de territoires en souffrance : les territoires ruraux. S'il est très tendance, depuis quelques années, de parler de la ruralité et de la défendre, force est de constater que ceux qui se penchent sur ces territoires ne les connaissent pas. Ils ne les connaissent pas car ils ne s'y intéressent que lorsqu'une de leurs composantes est frappée par une crise.

Le véritable malheur des zones rurales réside dans cet inlassable constat : elles sont davantage aujourd'hui un vivier de voix qu'il faut « aller chercher » par des discours de circonstance, que des espaces dont il faut connaître les mécanismes pour leur proposer des politiques adaptées. La preuve la plus irréfutable de ce manque d'effort de compréhension du monde rural est son absence de définition. Les approches conjointes des géographes et des enquêteurs de l'INSEE aboutissent, d'ailleurs, à cette incroyable définition : « La ruralité est un espace non urbanisé ». Merci pour cette précision qui permet de mieux comprendre pourquoi le monde rural est un monde souvent mal connu, sujet à toutes les caricatures et victime de politiques globales qui ne prennent pas en compte ses caractéristiques propres.

On ne peut, à ce titre, que dénoncer l'hypocrisie des défenseurs autoproclamés de la ruralité qui proposent une vision réductrice de ces territoires. Oui, l'agriculture est une activité importante dans ces territoires mais elle est loin d'être la seule et il serait enfin temps de l'associer à un tissu économique plus large composé de nombreuses TPE et PME, d'artisans et de commerçants. Tout d'abord, parce que les agriculteurs sont à considérer comme des chefs d'entreprise. Ensuite, parce que les chefs d'entreprise installés en zone rurale partagent une vision très pragmatique pour parer aux difficultés qu'ils peuvent rencontrer. En se montrant solidaires, ils ont ainsi cette capacité à se regrouper et à travailler en réseau dès que cela est possible. L'exemple, dans le domaine agricole, des CUMA (Coopérative d'Utilisation de Matériel Agricole) est aussi frappant que celui des GME (Groupement Momentanés d'Entreprises) chez les artisans. Le développement, ces dernières années, des « circuits courts » qui unissent producteurs et commerçants, illustre également cette capacité des acteurs économiques du monde rural à trouver par eux-mêmes des solutions à leurs difficultés.

La présence d'un fort tissu associatif dans le monde rural témoigne aussi de cette capacité à se réunir pour le faire vivre. C'est lui, notamment, qui a favorisé l'implantation de la culture dans des territoires qu'on se plait à imaginer coupés de tout. C'est lui aussi qui participe à une mixité sociale qu'on essaie vainement d'imposer dans les villes en multipliant les plans coûteux.

Faut-il donc à ce point méconnaitre les ressources, les potentiels et les acteurs du monde rural pour les négliger de la sorte ou les contraindre à appliquer des lois qui ne sont pas du tout adaptées à leur fonctionnement ? Faut-il être à ce point déconnecté des réalités du terrain pour continuer à véhiculer une image faussée de ce qu'est la ruralité ?

Il est grand temps de balayer les clichés qui plongent aujourd'hui le monde rural dans la difficulté. Ce sont ces clichés qui ont fini par convaincre les médecins qu'il était préférable de s'installer en ville. Ce sont eux qui ont réussi à décourager les entrepreneurs à investir dans des territoires où le prix de l'immobilier est pourtant des plus engageants. Ce sont eux qui chaque jour détruisent un monde construit avec pragmatisme par des gens de bon sens qui connaissent les besoins de leurs territoires.

Qu'on ne s'étonne donc pas de voir les électeurs du monde rural se détourner des partis traditionnels pour alimenter le vote de l'extrême-droite. Quand on dénigre sans cesse des territoires et ceux qui les ont bâtis, quand on refuse d'écouter les femmes et les hommes qui subissent les décisions de politiques inadaptées, on provoque forcément de violentes réactions.

Il est donc temps de redonner la parole aux acteurs du monde rural, lesquels sont les plus à même de décrire les forces et les faiblesses d'un territoire qu'ils ont choisi. Ce serait une grave erreur de se passer de leurs contributions car l'évidence exige le lancement d'une véritable politique de la ruralité en concertation avec ceux qui en connaissent les enjeux.